ALUMNI QUARTERLY
SUMMER 1999

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Ceux qui arrivent à s'en souvenir vous le diront : les années 1960 ont été explosives au plan de l'action politique, et les campus universitaires étaient les principaux foyers de l'agitation. L'Université McGill n'a pas été épargnée, étant même le théâtre d'une manifestation monstre, sans contredit l'une des plus fascinantes de la décennie. Le 28 mars 1969, 10 000 nationalistes, syndicalistes et étudiants radicaux (dont quelque 200 militants de McGill) ont participé à une marche (désormais connue sous le nom de McGill français) afin de réclamer que l'Université devienne unilingue française et ouvriériste.

En ces temps plus calmes, la scène qui s'est déroulée il y a 30 ans rue Sherbrooke, un soir frisquet de printemps, est difficile à imaginer. Cependant, à la fin des années 1960, le mouvement nationaliste était en pleine mobilisation dans la foulée de la Révolution tranquille, synonyme de modernisation et de grandes transformations sociales au Québec. L'envergure du bruyant cortège qui a défilé du Carré Saint-Louis jusqu'aux portes de l'Université McGill (une vaste marée humaine aux dires du Montreal Star) est particulièrement étonnante. Les manifestants ont été accueillis par plus de 500 agents de sécurité et membres de la brigade anti-émeute, venus à la demande de l'Université qui, dans une vision cauchemardesque, craignait que le campus ne soit pris d'assaut.

Nous exigeons que :

Etant donné que McGill University a été financée à même l'argent des Québécois et que la langue de cette population est à 83 p.c. française, l'enseignement à McGill devra se faire en français.

La francisation se fera comme suit dans tous les domaines (Facultés,

professeurs, étudiants, administration).
1ère année 1969/70 - 50 p.c.
2e année 1970/71 - 75 p.c.
3e année 1971/72 - 100 p.c.

Etant donné que l'Université du Québec est encore une utopie, McGill doit se franciser afin d'accepter une partie des 10,000 cégepiens en septembre 1969.

Baisse de frais de scolarité de $200 (pour égaliser avec l'Université de Montréal) et élaboration d'une politique de gratuité scolaire.

Abolition du Centre d'Etudes Canadiens-françaises qui étudie et scrute les Québécois comme des vulgaires "natives" et "indigènes".

La bibliothèque McLennan devra ouvrir ses portes au public

Mais contre toute attente, la manifestation a été pacifique, surtout par comparaison aux deux événements violents qui avaient secoué Montréal quelques mois plus tôt : l'occupation et la destruction par des étudiants du centre informatique de la Sir George Williams University (qui est devenue l'Université Concordia), de même que l'explosion d'une bombe, portant la signature du FLQ, à la Bourse de Montréal. Ce jour-là, les manifestants se sont contentés de siffler, de scander des slogans et d'agiter des drapeaux afin de défendre les causes qui leur tenaient à cur (le communisme, l'anarchisme, le nationalisme et la rébellion de 1837). D'autres brandissaient des pancartes arborant des slogans tels que McGill au peuple, À bas la Bastille! et tout simplement McGill français.

Le Programme d'études sur le Québec (PEQ), en collaboration avec l'Association des étudiants de l'Université McGill (AEUM), a récemment organisé une conférence d'une journée pour analyser cette manifestation tumultueuse et ses répercussions sur l'Université. La participation de ces deux constituantes est plutôt ironique. En 1969, l'AEUM s'opposait catégoriquement à la francisation de McGill et à sa connotation «assimilationniste», estimant qu'en mettant l'accent sur l'unilinguisme, on occultait un objectif plus

important, soit la «transformation progressive du Québec». Quant au PEQ, il est le successeur du Centre d'études canadiennes-françaises, que les manifestants voulaient voir disparaître, car, à leur avis, il «reléguait les Québécois au rang de simples autochtones». Cependant, le directeur actuel du PEQ, Alain Gagnon, soutient que McGill est une importante pépinière d'études «branchées sur la réalité québécoise». En outre, les francophones peuvent se faire entendre sur le campus par l'entremise du commissaire francophone du AEUM, Louis-Philippe Messier. MM. Gagnon et Messier étaient tous deux présents à la conférence, qui a réuni des leaders étudiants de l'époque, ainsi que des analystes, des étudiants et des administrateurs afin d'analyser l'importance de l'événement pour McGill et le Québec et de voir dans quelle mesure la situation a changé depuis 1969.

Quels liens l'Université McGill entretenait-elle avec le Québec à cette époque? Dans le mémoire soumis à la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme en 1965, elle se disait «prête à jouer un rôle des plus importants dans la nouvelle société québécoise». Cependant, aux dires de l'ex-leader étudiant, devenu depuis professeur de sociologie à McGill, Morton Weinfeld (BA'70), l'Université «demeurait, dans une certaine mesure, quelque peu en marge du reste de la société québécoise, beaucoup plus qu'elle ne l'est actuellement».

Considérée comme un «bastion anglophone unilingue et élitiste», l'Université était alors dans le collimateur des groupes nationalistes radicaux. Par exemple, Gilles Dostaler (MA'72), diplômé de McGill et économiste à l'Université du Québec à Montréal, faisait partie du Comité Indépendance-Socialisme (CIS). Pour cette organisation fidèle à l'orthodoxie marxiste, qui était secrète sans être illégale selon M. Dostaler, McGill était la pierre d'assise de la classe exploitante anglo-saxonne du Québec. M. Dostaler a participé à la planification d'une manifestation afin d'exiger que McGill se mette au service de la collectivité québécoise par la francisation, de manière à accueillir beaucoup plus d'étudiants francophones. (En 1969, huit pour cent de la population étudiante était francophone.) «La manifestation a été beaucoup plus importante que ce que nous avions prévu au départ», a-t-il indiqué.

Les ratés de la refonte du système d'éducation québécois à la fin des années 1960 sont venus gonfler les rangs du mouvement en faveur de

la francisation de McGill. Les cégeps, les nouveaux collèges d'enseignement préuniversitaire, devaient assurer aux francophones un programme d'études actuel et faciliter l'accès à l'université. Les cégeps ont plutôt connu des débuts chaotiques, ce qui a amené les étudiants à organiser des manifestations monstres et à déclencher une grève à l'automne 1968. De plus, le gouvernement n'avait pas prévu suffisamment de places dans les universités pour accueillir la première vague de diplômés des cégeps. Le bruit courait que 10 000 francophones ne pourraient pas s'inscrire à l'université à l'automne 1969.

La situation semblait particulièrement critique à Montréal, comme la ville ne comptait alors qu'une université d'expression française, l'Université de Montréal.

Afin de remédier à la situation, le gouvernement québécois annonce, en décembre 1968, que la nouvelle institution multicampus, l'Université du Québec, ouvrirait ses portes en septembre (notamment à Montréal) et rassure les étudiants que les universités pourront les accueillir l'automne suivant (la suite des événements lui donna raison). Néanmoins, au début de 1969, il y avait loin de la coupe aux lèvres. Dans une entrevue sensationnelle qu'il donnait au McGill Daily en janvier 1969 juste avant de s'exiler à Cuba pour éviter l'arrestation François Bachand, leader du CIS et ex-membre du FLQ, affirmait que la construction d'une nouvelle université était tout simplement injustifiée, comme Montréal comptait déjà trois universités de fort calibre. La francisation de McGill représentait de loin la meilleure solution pour des raisons économiques et symboliques, car, ainsi, on ferait savoir aux anglophones que les rôles seraient renversés dans un Québec indépendant et socialiste. Selon M. Bachand, les anglophones pouvaient partir, collaborer ou «se faire descendre». Sans prôner une solution aussi radicale, le manifeste McGill français s'inspirait largement de la proposition de M. Bachand (voir l'encadré).

Stanley Gray, chargé d'enseignement en sciences politiques, comptait également parmi les ténors de la francisation de McGill. Si sa connaissance du français était rudimentaire, sa feuille de route en tant que militant radical était impressionnante. Il a tenu les rênes de nombreuses contestations étudiantes, a fait paraître des écrits polémiques dans le Daily, d'obédience gauchiste, et a même été renvoyé de l'Université en février 1969 pour avoir perturbé des réunions du sénat et du conseil des gouverneurs. Après avoir établi des contacts avec le dirigeant syndical Michel Chartrand, des membres du CIS et Raymond Lemieux, de la Ligue pour l'intégration scolaire (un mouvement prônant l'unilinguisme), pour ne nommer que ceux-là, M. Gray a entrepris une tournée provinciale afin de promouvoir le programme de francisation de McGill. Partout, il distribuait des exemplaires d'une édition spéciale (rédigée en français) du Daily qui «expliquait» le rôle de l'Université dans l'exploitation des Québécois et le bien-fondé de la francisation.

M. Gray, qui est aujourd'hui conseiller en santé et sécurité auprès de travailleurs et de syndicats, n'a pas pu assister à la conférence. Il a cependant fait parvenir un communiqué qui a été lu à cette occasion. Après avoir justifié la croisade en faveur de la francisation de McGill, et réitéré sa foi dans le socialisme, il a reconnu que lui et les autres militants «avaient une vision bipolaire du monde à cette époque».

Claude Ryan, qui était rédacteur en chef du quotidien Le Devoir lors de la manifestation (et qui est devenu chef du Parti Libéral du Québec par la suite), a fait remarquer qu'il avait vivement critiqué le programme des manifestants, jugeant qu'il était radical et simpliste à outrance. Dans un éditorial publié la veille de la manifestation, il dénonçait cette croisade, la qualifiant de vaste chantage démagogique qui cherchait davantage à brouiller les cartes

et à semer la confusion qu'à faire la lumière sur une question complexe. Avec le recul, M. Ryan a cependant affirmé que la manifestation s'inscrit dans le cadre d'une série d'événements qui ont remis en question les politiques linguistiques traditionnelles du Québec et qui ont contribué à faire du français la langue officielle de la province.

À l'instar de plusieurs participants, M. Ryan a souligné la lucidité des analyses de deux administrateurs de l'époque, qui comptaient parmi les plus progressistes de l'Université. Laurier Lapierre dirigeait le programme d'études canadiennes-françaises et Michael Oliver exerçait les

fonctions de vice-principal (enseignement). M. Oliver a créé le programme d'études canadiennes-françaises en 1963, avant de siéger à la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Bon nombre de leurs collègues conservateurs avaient affirmé que McGill était intimement liée à la société québécoise et que l'affaire était classée au lendemain de la manifestation. À l'opposé, M. Lapierre avait fait remarquer qu'entre ceux qui se contentent d'être au Québec et ceux qui sont du Québec, il y a tout un monde de différence. Il était d'avis que, sans renoncer à son caractère distinctif et à sa mission, McGill devait s'efforcer de s'identifier davantage aux Québécois et à leurs préoccupations. Lors de la conférence, M. Ryan a indiqué que McGill avait réalisé des progrès considérables en ce sens au cours des dernières décennies et que le Québec pouvait s'enorgueillir de l'excellence de l'enseignement et de la recherche à l'Université. Toutefois, il a également fait remarquer que, aujourd'hui encore, l'Université demeurait «à tort ou à raison, une institution distante et étrangère» aux yeux de nombreux francophones. Il a exhorté les administrateurs de McGill et tous ceux et celles qui ont à cur l'essor de l'Université d'avoir avant tout à l'esprit les idées de Laurier Lapierre.

En revanche, Pierre Bélanger, vice-principal (études supérieures et recherche) de McGill, et Ginette Lamontagne, directrice des relations gouvernementales, ont soutenu que, à l'heure actuelle, l'Université était bel et bien québécoise. Ils ont souligné la participation de McGill à de nombreux programmes et projets de recherche en collaboration avec des universités francophones. Selon M. Bélanger, cela démontre que l'Université a effectué un virage à 180 degrés depuis son embauche à titre de professeur en 1967; il a également constaté que les anglophones sont désormais beaucoup plus nombreux à faire un effort particulier pour apprendre le français et utiliser cette langue. Avec l'arrivée de Luc Vinet, auparavant de l'Université de Montréal, à titre de vice-principal (enseignement), McGill comptera deux francophones de haut rang au sein d'une équipe de direction bilingue qui entretient de bonnes relations avec le ministère de l'Éducation et les autres universités québécoises.

Par ailleurs, Mme Lamontagne a fait valoir que McGill n'est plus l'enclave anglophone de jadis; depuis les années 1980, environ 20 % des étudiants de McGill sont francophones, et le pourcentage d'étudiants étrangers ne cesse de croître (ils représentaient plus de 14 % de l'effectif étudiant en 1998-1999). Si, lors d'une entrevue ultérieure, elle a tenu à souligner que, manifestement, McGill est solidement enracinée en terre québécoise, elle croit également que l'Université doit avoir une envergure mondiale si elle veut continuer à offrir un produit unique aux Québécois et à s'acquitter de sa «mission universelle» à l'ère de l'économie fondée sur l'information. «En attirant des étudiants étrangers, McGill est une fenêtre sur un réseau de contacts qui contribueront à sa croissance au XXIe siècle», a-t-elle affirmé.

Gretta Chambers, chancelière de McGill et modératrice de la conférence, a personnellement de très bonnes raisons de croire que l'Université est mieux arrimée à la société québécoise. Récemment, elle a rencontré par hasard une «ancienne» de la manifestation, qui lui a annoncé que sa fille avait présenté une demande d'admission à McGill. «En fin de compte, elle ne s'est pas inscrite», de dire la chancelière sur un ton pince-sans-rire, «mais je suis heureuse de vous dire que Louise Harel (la ministre des Affaires municipales du Québec) et moi sommes restées bonnes amies.»